EVOCATION

03/09/1998 à 11h02

Le grand poète aimait son pays, l’Algérie, qui le rejeta. Son assassinat, il y a vingt-cinq ans, fut le premier signal de la tragédie à venir. Jean Sénac, martyr algérien.

ADNANI Abdelhafid

La fin du grand poète algérien Jean Sénac, probablement le 30 août

1973 à l’âge de 47 ans, dans la cave qui lui servait d’appartement, 2, rue Elisée-Reclus à Alger, assassiné à l’arme blanche par une main sans doute liée à l’extrémisme islamiste, est un signal fort, que les tragiques événements de la dernière décennie viennent, hélas, confirmer d’une manière éclatante.

L’un des plus grands poètes que l’Algérie, que le Maghreb ait donné, était rejeté violemment par la société politique après le «redressement révolutionnaire» du colonel Boumediene le 19 juin 1965. Ce «fils» d’Albert Camus qui a choisi son pays, l’Algérie, avec ses difficultés et, comme il le disait lui-même, ses «chardons et ses échardes», fut nommé en 1962 conseiller du ministre de l’Education du gouvernement Ben Bella; il a aussi fondé, dans la même année, avec d’autres écrivains dont Mouloud Mammeri (décédé dans un accident de voiture en 1989 en Algérie), l’Union des écrivains algériens, dont il fut le secrétaire général. Il a ensuite animé en 1963 une émission poétique sur Radio-Alger Chaîne III. La chute de Ben Bella en 1965 a amorcé un injustifiable isolement dans lequel il était confiné au mépris de son talent et de son combat pour l’émancipation culturelle de son pays.

Le plus grand scandale est sans doute que cet Algérien qui est né sur cette terre (à Béni-Saf dans la région d’Oran en 1926) d’une mère espagnole et d’un père inconnu (probablement gitan), qui n’a donc pas un seul lien «sanguin» avec la métropole, cet Algérien qui a joué un rôle de premier plan en faveur de l’indépendance de son pays, qui estimait à juste titre, avoir droit «automatiquement, humainement, politiquement et juridiquement» à la nationalité algérienne, et refusait donc de se plier aux formalités de naturalisation, cet Algérien était un citoyen sans droits civiques et sans carte d’identité. Il fut contraint de mourir français à défaut d’une reconnaissance officielle de son appartenance à cette terre. Sénac est mort assassiné, après avoir été marginalisé, asphyxié dans son propre pays. Que lui reprochait-on? Il était chrétien et homosexuel, poète de graphie française (et non «francophone») comme il aimait à se définir, il vivait seul dans cette sombre cave à Alger (lui qui faisait du soleil son emblème et sa signature) et puis il s’appelait Jean; tous les ingrédients pour en faire une cible privilégiée des tenants du pouvoir boumediéniste, des islamistes ensuite. Sénac fut contraint par les difficultés administratives à démissionner en 1967 de son poste de secrétaire général de l’Union des écrivains algériens, poste qu’il avait occupé avec le plus grand sérieux et la plus profonde persévérance; son émission poétique à Radio-Alger Chaîne III fut ensuite interdite en 1972; sans qu’aucune raison ne lui soit donnée; alors même qu’elle fut considérée par l’ultranationaliste El Moudjahid (la Pravda algérienne), en 1971, comme la meilleure émission de la chaîne, «seule capable de rivaliser avec la télévision»!

Sénac aurait pardonné à l’Algérie et à ses dirigeants ce qu’il a encouru, son assassinat qui fait penser à ceux d’aujourd’hui et son injuste exclusion qui l’avait précédé; il aurait pardonné si la situation de son pays s’était améliorée, si le président Zéroual avait adressé, à titre d’exemple, un message de condoléances à la famille de Matoub Lounès » Au mépris de l’Histoire, en 1973, ou en 1998, les dirigeants algériens transcendent le temps et persévèrent dans l’erreur. Alors que la presse et les télévisions d’une grande partie du monde titraient sur l’assassinat du poète kabyle, la télévision algérienne l’a relégué au rang du fait divers. Alors que les déclarations d’indignation fusaient de la part des responsables politiques à l’extérieur de l’Algérie, Zéroual n’a même pas eu la délicatesse de «faire» un communiqué à la presse. La Hogra (le mépris) qui s’est appliquée à Jean Sénac s’applique à Matoub Lounès, et le «système» persiste et signe dans ses agissements. Loin de leur peuple et de ses préoccupations, loin de la minorité (qui s’élève tout de même à plus de 30% de la population) qui s’exprime encore en amazigh, les tenants du pouvoir actuel ne trouvaient pas intéressante la personnalité d’un immense artiste, scandaleux et provocateur certes, mais certainement une des grandes figures de la chanson et de la poésie kabyles et algériennes de façon générale. Matoub a derrière lui, derrière son courage, ses coups de sang et la constance de sa lutte, toute une jeunesse, à laquelle le pouvoir central a tenté de mentir pendant plus de trente-six ans maintenant, sur sa propre histoire.

Un pays qui assassine ses poètes, enterre ses journalistes par dizaines, fait taire à jamais ses écrivains, décapite ses médecins, égorge ses hommes de culture, massacre ses enfants et ses vieillards, enferme et viole ses femmes, méprise ses minorités pour mieux les exclure, uniformise par la force sa langue et sa culture, cultive la paranoïa et se dresse en victime de l’«Etranger» (entendez par là, l’ancien colonisateur), est un pays qui court irrémédiablement à sa perte. Le miracle est que tout semble encore tenir aujourd’hui. Combien de Jean Sénac, combien de Matoub Lounès avant que la classe dirigeante ne cède la place à des jeunes, sans complexes vis-à-vis de la France et prêts à hisser leur pays vers le véritable progrès?

Kateb Yacine fut presque ignoré par les médias nationaux, Mouloud Mammeri a été interdit de conférence à Tizi-Ouzou en 1980; ce qui a déclenché la révolte que l’on sait. Rachid Mimouni a été censuré dans son pays. Il a été découvert par le grand public seulement après la publication du Fleuve détourné à Paris; Aït Menguellet a été jeté en prison en 1986; des dizaines de journalistes courageux ont connu la prison avant et après octobre 1988; n’oublions pas les victimes de l’intégrisme aveugle autres que Sénac et Matoub: Tahar Djaout, Djilali Lyabès, Laadi Flici, Smaïl Yefsah, Saïd Mekbel, Mahfoud Boucebci et bien d’autres » Non, un pays qui se bâtit sur une telle logique est voué au chaos.

Une seule lueur d’espoir: les résistants, les vrais démocrates et surtout les femmes, qui n’ont pas encore le pouvoir mais auxquelles il est urgent de faire confiance pour présider aux destinées de ce pays en complète déconfiture.

Puissent Jean Sénac et Matoub Lounès rester comme des symboles d’une Algérie qui aurait pu rentrer la tête haute dans le XXIe siècle, mais qui fut arrêtée dans son élan par un groupe de politiciens médiocres, opportunistes et, disons-le, mafieux et donc assassins!.

Abdelhafid Adnani est enseignant et journaliste. A lire, «Assassinat d’un poète» de J.-P. Péroncel-Hugoz, Editions du Quai.

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