In Amenas, origines

ImageL’attaque du complexe gazier de Tinguentourine nous rappelle que l’Algérie est le plus vaste pays d’Afrique et que la gestion et la maîtrise de la vastitude de son espace par le biais de sa dénomination est une affaire sérieuse et qu’elle relève, le moins qu’on puisse dire, de l’intérêt supérieur de la nation.

In, Aïn, Aîn, Aine, Aïne, Aîne et Amenas, Aménas, Oum Menas… C’est également le cas de Tiaret : Tihert, Tahart, Tehert, Tâhert, Tîhert, Tiyarât… Ou encore de Tamanrasset : Tamenrassat, Tamanresset, Tamenghasset, Tamenghaset. Cette multiplicité des écritures pour un même nom de lieu, y compris dans les documents officiels (Journal Officiel, Code postal, cadastre, documents cartographiques, signalisation routière…) est une pratique malheureusement généralisée dans notre pays. De nombreux travaux de chercheurs algériens (Atoui, Cheriguen, Benramdane, Benkada, Toudji, Boussahel, Slimani…) ont montré les origines et la nature de ces dysfonctionnements ainsi que leurs préjudices à l’échelle de l’individu comme de la collectivité nationale.

La normalisation de l’écriture des noms de lieux est soumise à de fortes tensions économiques, commerciales, sécuritaires, géopolitiques et géostratégiques, de plus en plus soutenues par un arsenal technologique de pointe : Google Earth, Euronames, GPS, etc. Une remarque générale : pourquoi et comment les moyens d’information, nationaux et internationaux, se sont-ils répartis, pendant deux semaines et certainement pour longtemps, les dénominations suivantes : In Amenas pour la sphère d’écriture latine et Ain Amenas pour la sphère à alphabet arabe ? Ain et In sont deux unités linguistiques de langues et de sens totalement différents : «source d’eau, fontaine, point d’eau» en arabe, pour le premier ; «celui de…» (la forme féminine est Tin, exemple : Tin Hinan) en amazigh pour le deuxième.

Amenas est ainsi un vocable targui qui veut dire «lieu de repos». Il faut comprendre que des considérations techniques linguistiques font l’objet, depuis 1970 dans le Monde arabe, de débats non encore tranchés, de décisions prises mais différemment appliquées, entre les pays du Maghreb plus le Liban et les pays du Machreq, sur le système de translittération, appelé d’abord Système de Beyrouth (1970), remanié en 1971 et repris en 2007, puis 2008, sous le nom de Système de translittération arabe. Deux tendances, en matière de toponymie, signent la démarcation entre les pays du monde arabe sous la base de l’influence géolinguistique : le Machreq anglophone et le Maghreb francophone auquel il faut ajouter un élément déterminant : le substrat linguistique par l’ancrage de la toponymie berbère.

Ce fonds de toile historico-linguistique, reconnu comme tel ou nié pour des raisons souvent idéologiques, est à l’origine de représentations que nous pouvons observer à travers une série d’indicateurs tels que les réactions des gestionnaires de la toponymie des pays arabes présents aux différentes conférences des Nations unies sur la normalisation des noms géographiques. Résumons ces réactions. La première est l’incohérence de la démarche sur l’état de l’écriture des toponymes locaux. La seconde réside dans les hésitations devant l’ampleur du problème relatif à la translittération des toponymes. La troisième, enfin, porte sur l’impuissance à intégrer les particularités nationales et sous-régionales, linguistiques et politiques, dans une stratégie globale, à l’échelle du Maghreb et du monde arabe. Il faudrait y ajouter désormais dans notre représentation nationale et régionale les pays du Sahel et la communauté des populations et des langues qui la composent, dont tamazight.

Des données historiques objectives peuvent justifier la position des uns et des autres, à savoir : la langue d’usage dans le fonds cartographique, généralement unique (français ou anglais) pour rendre compte des patrimoines toponymiques différents avec, dans le cas du Maghreb, une toponymie de souche berbère et de souche arabe. La tradition graphique dans la langue de l’ancienne puissance coloniale est encore prégnante dans les usages cartographiques, avec les mêmes présupposés historiques et idéologiques de départ, auxquels il faut ajouter les expériences nationales, réussies ou avortées, de tentatives d’application, à des échelles différentes, des systèmes de normalisation, comme celui de l’Algérie en 1980. Le premier est le système mis au point conjointement par le PCGN (Grande-Bretagne) et le BGN (USA) en 1956, revu et adopté par le Groupe des Experts des Nations unies (Genung, résolution N°II/8 en 1972). Le second, celui de l’Institut national géographique (ING) de France, a été mis en place en 1967. Donc, il ne faut pas s’étonner de relever deux usages : Oued/Wed ; Sharm Sheikh, Charm Cheikh… Pire, la toponymie d’un sous-continent (le nord de l’Afrique) de souche berbère est confondue avec l’arabe, voire niée par une démarche institutionnelle de type jacobin. Cette négation, fruit d’un refoulé historique, nous rappelle à l’ordre, de quelle manière et à quel prix ! La confusion, par un phénomène d’attraction linguistique (In/Ain), de manière consciente et/ou inconsciente, peut faire déplacer des troupes militaires à des milliers de kilomètres du point indiqué.

C’est pourquoi le recensement, l’attribution, le changement, l’identification d’un lieu, de manière rapide et sûre, est une démarche nationale intégrée : cartographie, commerce, recensement et statistiques nationales, opérations de recherche-sauvetage, droits de propriété et cadastre, production de cartes et d’atlas, planification urbaine et régionale, navigation automatique, conservation environnementale, tourisme, techniques spatiales, catastrophes naturelles et protection civile, sécurité nationale (militaire et civile), la police, la gendarmerie, les douanes, l’aviation, les postes et télécommunications, les collectivités locales, la justice, les transports, la culture, les affaires étrangères… Des instances régionales et internationales sont également impliquées par les choix toponymiques d’un pays : UMA, Ligue arabe, OUA, ONU, CE, etc. Dans certains pays (USA, Canada, Israël…), la gestion de la toponymie relève de la sécurité nationale. Le  premier rôle de la toponymie est de permettre l’identification, le repérage rapide et sécurisé d’un lieu donné. Des règles bien  établies consacrent l’attribution de noms de lieux. L’existence et le fonctionnement du Groupe des Experts des Nations unies sur la normalisation des noms géographiques depuis 1957, de la commission permanente des Nations unies sur la normalisation des noms géographiques depuis une quarantaine d’années en sont la parfaite illustration.

En outre, au plan institutionnel, le système d’écriture, en l’occurrence la translittération, souverainement adopté par les Etats peut nous renseigner sur l’adhésion ou le degré d’adhésion à des formes de normalisation, formalisée par un certain nombre de divisions géolinguistiques dans l’enceinte onusienne : francophone, arabophone, lusophone… activant soit à travers les conférences quinquennales sur la normalisation des noms géographiques, soit dans leur groupe d’experts (Genung).
Deux systèmes d’écriture dominent en Algérie : la transcription et la translittération. Ainsi, «source» s’écrit soit Ain, soit ayn. On parlera de transcription pour le premier et de translittération pour le deuxième. C’est le cas du village Ammi Moussa/ammî Musa. Un système de translittération est un procédé consistant à enregistrer les signes graphiques d’un système d’écriture en signes graphiques dans un autre système d’écriture. C’est pour cette raison que les experts de l’ONU parlent de «conversion» : il s’agit  de la «transposition  d’un nom de lieu d’une langue vers une autre langue en l’adaptant aux règles phonologiques, morphologiques ou graphiques de celle-ci. La conversion s’effectue soit par transcription, soit par translittération» (Genung).

Si nous faisons un rapide état des lieux de l’écriture des noms de lieux en Algérie et/ou au Maghreb, on se heurtera d’emblée à une absence de transcription ou de translittération uniforme des caractères arabes en caractères latins, et, tôt ou tard, pour le tamazight. La variation dans l’écriture d’un même nom a atteint des niveaux insoupçonnés dans notre région. Sur un corpus de plus de 20 012 toponymes, nous avons obtenu les résultats suivants : le nombre d’écritures pour un même nom de lieu est le suivant : plus de la moitié de la nomenclature toponymique en Algérie a plus de deux formes orthographiques pour un même lieu, exactement 52,53%. Les autres pratiques se déclinent ainsi : 3 orthographes, 18,4% ; 4 écritures, 10,78% ; 5 écritures, 6,37% ; 6 écritures, 3,75% ; 7 écritures, 2,38% ; 8 écritures, 2,03% ; 9 écritures, 1,07% ; 10 écritures, 0,71% ; 11 écritures, 0,48% ; 12 écritures, 0,77% ; 13 orthographes, 0,24% ; 14 orthographes, 0,42% ; 17 orthographes, 0,06%.

Prenons des exemples concrets en commençant par justement «ayn/Ain» et ses dérivés. Onze formes ont été relevées sur des documents officiels algériens : Ain/ Aine/ Aîn/ Aïen/ Aioun/ Aïoun/ Layoune/ Aouïnet/ Aien/ Aouinettes/ Aouinet. On relèvera dix formes pour Cheikh/ Cheik/ Echikh/ Cheïkh/ Chioukh/ Echikh/ Chioukr/ El Cheikr/ Chikr/ Chieikh. La multiplicité des écritures concerne aussi bien les toponymes de souche arabe que de souche berbère. Tefoun/ Tefoune ; Telrhem/ Lirem ; Gherara/ Rherara/ Rorara ; Cherrak/ ech-cherrak/ el-cherrak ; Oulhassa/ Oulassa/ ou-lhassa/ Oulhaca ; El-Merhesla/ el-Meghsel/ el-Merhassel/ Marhsel/ Merhassel/ Merhesla/ Rhoussel.
Nous voyons bien à travers ces listes que la transcription graphique des toponymes algériens est loin d’être résolue. Il faut retenir qu’aucun système de transcription ou de translittération n’est parvenu à imposer ses règles. On ne peut faire abstraction d’un tel degré de généralisation «fautive» sans s’interroger et interroger les probables et possibles explications d’un mode d’intervention n’établissant finalement aucune règle dans la procédure de mise en place d’un usage normalisé d’écriture des noms propres  algériens (c’est aussi le cas de l’état civil). La numérisation de ce fonds onomastique (ou noms propres) donne une dimension exponentielle à ce déficit structurel. Ce dernier rappelle une réalité intangible, celle, entre autres, de la dimension stratégique de la matrice ethnolinguistique dans la pérennité des faits de culture et de société dans notre pays.

Des entreprises, sous l’apparence de normalisation, ont été lancées dans les pays du Maghreb. En Algérie, avec le fameux décret 81-26 du 7 mars 1980, on a voulu changer l’usage consacré depuis des siècles et des milliers d’années (Skikda/Soukaykida) d’une société «dont la filiation est établie depuis la plus haute antiquité» (Lacheraf, Des noms et des lieux, 1999). En réalité, ces entreprises s’apparentent à  une action d’uniformisation ; une entreprise de standardisation et une tentative de dérèglement politique des faits de culture et de langue, culture et identité n’ayant rien à voir avec la normalisation, au sens moderne et rationnel du terme.

Ce champ des pratiques dénominatives est perçu comme stratégique et relève désormais de la négociation entre Etats. Les textes les plus aboutis en la matière sont produits par le Groupe des experts des Nations unies sur la normalisation des noms géographiques (GENUNG). Rappelons que ce groupe a eu pendant une dizaine d’années un vice-président algérien : Atoui Brahim, docteur en géographie, colonel de l’ANP en retraite, auteur de Espace et toponymie en Algérie. Ce groupe réunissant les experts les plus compétents au monde définissait la normalisation comme étant l’établissement de règles, des critères appliqués à des noms ou ensembles de noms donnés. Cette normalisation peut s’opérer à différents niveaux : local, régional et international, selon les autorités et les régions concernées. Nous pouvons considérer que la normalisation se déclinerait en deux volets à l’intérieur de la juridiction territoriale, à savoir : l’établissement d’un ensemble de règles et l’écriture de chacun des noms  en conformité avec ces règles. Le tout serait adossé à l’existence d’organismes dotés d’un certain pouvoir de supervision, sinon d’imposition. Alors, à ce moment, c’est nous qui dirons au monde que ce nom propre (de lieu ou de personne) est de chez nous et qu’il est normalisé car «l’existence et la forme ont été sanctionnées par une  autorité qui a un pouvoir légal en matière d’officialisation des noms de lieux. Mais là encore, c’est une autre histoire… 

Farid Benramdane. Docteur en sciences du langage, Ancien doyen de Faculté, Université de Mostaganem, chef de projet PNR /CRASC.

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