Petite histoire d’un 5 juillet.

5 JUILLET : la régression pédante

Écrit par Rachid Bali

Il fut triste et, pour dire vrai, ridicule, ce cinquantenaire.
Tout responsable politique peut commettre des erreurs, tout projet, si bien conçu soit-il, peut se traduire par une contre-performance. Un imprévu, des conditions extérieures défavorables risquent à tout instant de contrarier un programme. L’échec algérien n’est dû ni à la surprise ni au manque de moyens. La régression nationale est une méthode et un objectif. Cette conception involutive de l’exercice du pouvoir est d’autant plus préjudiciable que le système se plait à en nier l’impopularité,  maquiller les travers pour, ensuite, la revendiquer et mieux la perpétuer.

Le problème n’est pas d’avoir dissout un capital symbolique exceptionnel ni d’avoir dilapidé des ressources humaines et naturelles dont peu d’anciennes colonies pouvaient se prévaloir. Non, en Algérie, le problème est dans ce refus ou cette incapacité à faire un bilan avec lucidité et rigueur. Du coup, les mêmes fautes se reproduisent en toute impunité depuis un demi-siècle.  Les voix qui se sont élevées à mille et une reprises pour avertir, supplier, alerter ou dénoncer des politiques qui ont coûté si cher financièrement et condamné, chaque fois un peu plus, les chances du pays sont ignorées ou stipendiées. On n’interpelle pas le divin. Et, en Algérie, on ne change pas un système qui échoue.
Des observateurs de la scène nationale, situent le basculement du destin algérien à 1957 ; date de l’assassinat d’Abane Ramdane. La violence politique, en tant que moyen de règlement du contentieux politique, venait de s’imposer au plus haut niveau de la hiérarchie du pouvoir. Mais il y a pire ; l’esprit de la Soummam, porté par la rupture du combat anti-colonialiste et les aspirations à la justice et au progrès fut enterré avec l’architecte du congrès d’août 1956. L’Algérie ne s’est jamais remise de cette embuscade tendue à la démocratie.
Ben Bella, mis en scène par de Gaule et Nacer, servit d’appât à l’armée des frontières qui prolongea l’élimination d’Abane en inaugurant l’indépendance par un coup d’Etat. Le populisme sanglant venait de dénaturer et de détourner un des plus grands mouvements de libération nationale du XXéme siècle.
La rigueur et la pertinence de la Soummam cédèrent devant les emphases et les improvisations démagogiques. Aucun domaine ne fut épargné par un infantilisme politique d’autant plus dévastateur qu’il sévissait dans un pays sans grande tradition de débat et une collectivité exsangue. « L’Algérie a enterré un million et demi de martyrs », avait lâché Ben Bella dans une de ses fougueuses sorties. Le chiffre, démenti par toutes les lois de la démographie, est devenu un tabou qui piège le débat historique. A de très rares exceptions près, aucun intellectuel n’ose aujourd’hui encore libérer la nation de ce mensonge originel. Installé par les baïonnettes, d’un tempérament sans nuance, Ben Bella, conjuguant l’outrance à la violence, prépara le terrain de l’absolutisme démagogique au clan d’Oujda qui n’en demandait pas tant. Il décrète, seul, de fixer l’indépendance de l’Algérie au 5 juillet, alors que l’évènement a eu lieu le 3 du même mois, et annonce de Tunis – avant même de fouler le sol national – «  nous sommes Arabes, nous sommes Arabes, nous sommes Arabes ». Imposture symbolique, falsification historique et déflagration socio-culturelle ; le départ était bien plombé. Et ça dure.
Renversé deux ans et demi plus tard par ceux-là même qui l’avait utilisé comme paravent, Ben Bella avait eu le temps de paver la voie funeste de l’abus et de la confiscation des attributs de la nation. La lignée Messali- Ben Bella se poursuit aujourd’hui par Bouteflika : le même égo, la même impudeur et le même aveuglement.
En 2012, l’Algérie importe trois calories sur les quatre qu’elle consomme. Le métro d’Alger a coûté 14 fois son coût initial. L’autoroute est-ouest, sensée être livrée en quatre ans et demi, est en chantier depuis douze ans. L’enveloppe de cinq milliards de dollars qui devait couvrir l’intégralité des travaux est multipliée par trois. Et ce n’est pas fini. Pour autant, il est inconcevable d’envisager que les pouvoirs publics en viennent à répondre aux interpellations de l’opposition qui s’alarme de tant de gâchis.
La dernière escroquerie politico-médiatique, financée à coup de millions d’euros, dans les média étrangers est typique de la fuite en avant du régime. Bouteflika sait que ses publi-reportages ne convainquent personne. Peu importe. Quand on est agonisant chaque seconde gagnée compte. S’épargner provisoirement les critiques de l’étranger est vital pour un responsable qui sait que le divorce avec le peuple est consommé depuis longtemps. Comme toutes les stratégies du pouvoir, l’opération a été un fiasco lamentable. Il ne changera pas de démarche pour autant. Leurrer encore et toujours.
Admettre le principe d’une évaluation publique apparaît pour les dirigeants algériens comme une mise à nue dont ils pensent, à juste titre, qu’elle sonnerait la fin d’un concept de gestion qui postule la nation comme la propriété de celui qui a su accaparer le premier les leviers de commande.
Depuis 1957, la gouvernance en Algérie relève d’une captation brutale des centres de décisions et en aucune manière d’une compétition basée sur la proposition arbitrée par le débat. Par ce qu’elle a été niée pendant un demi-siècle, l’hécatombe ayant résulté de ce hold-up national, laissera des séquelles terribles.
Le ministre de l’éducation français, Claude Allègre, constatant l’amateurisme suicidaire du parti socialiste, dont il était membre, après la déroute de la candidate Ségolène Royal, publia un pamphlet qu’il intitula «  la défaite en chantant ». Provocateur, l’écrit eut quand même le mérite d’ouvrir les yeux à la gauche française ; et à voir les derniers résultats de l’élection présidentielle, la gifle a recadré la réflexion politique et intellectuelle d’un parti qui refusait de voir sa déconnexion des enjeux dans un monde en pleine mutation. Il faudrait une encyclopédie caricaturant les outrages subis par l’Algérie pour bousculer un système qui se nourrit de ses propres échecs.
En 1962, l’agronome et écologiste René Dumont écrivit un opuscule mémorable au titre prémonitoire : «  l’Afrique noire est mal partie  ». A terme, l’Afrique sub-saharienne commence à  entendre la voix de la raison. Malgré les frontières coloniales qui ont déchiré ethnies et territoires, des pays comme le Ghana, le Sénégal ou le Bénin semblent durablement installés dans une pratique du pouvoir régie par le contrôle démocratique. L’Afrique blanche, elle, resta longtemps hermétique à toute forme de remise en question d’une conception politique paranoïaque qui a enterré deux générations.
Aujourd’hui, et par le biais d’une communication mondialisée, tous les pays d’Afrique du nord, à l’exception de l’Algérie, se cherchent avec plus ou moins d’efficacité. Même la Libye, qu’Alger désigne comme le contre-exemple d’une révolution populaire pour justifier son immobilisme, vient de s’engager, avec les perturbations prévisibles, dans des élections législatives dont les résultats seront, pour l’essentiel, fidèles à la volonté des citoyens. Tous les peuples sont en mouvement. Il y  aura des réussites et des reculs dans ces expériences mais, à l’inverse de l’Algérie, il y a prospection et donc évolution sous la pression de la rue et par la volonté des citoyens. L’Histoire enseigne que dans ces dynamiques les nations avancent et se confortent.
A voir Bouteflika, titubant dans les faméliques exhibitions mises sous cellophane de ce cinquantenaire, on constate de visu un pouvoir momifié. Sa moue de cire n’a d’égal que la vacuité de son programme. Dans la rue les services de sécurité embarquent sans ménagements des jeunes qui ont voulu déposer une gerbe de fleurs sur le monument dédié aux martyrs de la guerre. Comme tout le reste, les martyrs sont la propriété de leurs fossoyeurs.
Les hydrocarbures ont permis cinquante ans de paralysie, d’abus et d’opacité. L’Algérie de 2012 se prépare à une précarité financière inattendue et se trouve en état de rupture politique et sociologique. On peut tout faire face au mouvement de l’Histoire, sauf l’arrêter.

Rachid Bali

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