LMOULOUDH NATH MAMMER…mon père spirituel.

Tahar Djaout
Asirem – n°1

La Contribution de Mouloud Mammeri, au réprtoriage et au déchiffrement de notre patrimoine culturel, est bien connue, elle est carctérisée par une grande abnégation et une grande rigueur, Mammeri a recueilli et transcrit les poèmes de Si Mohand Ou M’hand, il a sauvé quelques ahellils du Gourara de l’oubli qui commence à les happer. Nous avons choisi ici de parler plus particulièrement de cette somme inestimable que constituent « Poèmes kabyles anciens ».

Plus que la sagacité du chercheur, plus que l’ingéniosité du traducteur, ce qui saute aux yeux à la lecteur de cette somme considérable (470 pages), est sans soute l’immense investissement effectif. Pour nous présenter ces textes arrachés au ténèbres de l’oubli et au cercle trop étroit de quelques initiés, l’essayiste brillant et rigoureux de Si Mohand et de la mort absurde des Aztèques n’a pas trouvé de meilleur argument et de meilleur langage que ceux de la chair meurtrie.

L’analyste, d’habitude tenu à la distance et à l’objectivité ne dédaigne pas, ici, de recourir au paroles sensibles du cœur. Comme à chaque fois que la mort plane.

Indécise encore, sournoise mais imminente, si l’on y prenait garde : « les poèmes ici rapportés ne sont pas pour moi des documents indifférents, des pièces dont la seule valeur comptable est l’argumentation. Ils viennent, il font partie des réalités qui donnent un sens à l’existence du groupe qui les a créés et, à travers lui, à mon existence ». Mammeri s’en prend avec colère à l’éthologie, ce regard-scalpe qui, parce qu’il croit agir sur des cadavres, se garde de tout ménagement.

« En opérant sur le terrain même de notre intimité, l’ethnologie la violait, la menaçait dans son être ».

Ce qui a caractérisé la culture populaire chez nous est sans doute sa marginalité millénaire. La culture populaire a toujours était entravée par une sorte de culture élitiste (élite idéologique ou élite théologique, selon les siècles et les conjonctures) qui la refrénait et la refoulait dans une zone seconde, sans autre statut que celui de culture tolérée.

Réduite à l’état de culture tribale par les différents pouvoir centralisateurs, la culture n’a pu subsister que dans cet éparpillement de foyers anémiés, mais imprenables, lieux des survivances irréductibles et refuge de l’imaginaire qui fabule pour compenser les pesanteurs et les servitudes du quotidien.

Ce sont les fruits de cette sagesse et de cette humanisme confinés, et non reconnus, que Mouloud Mammeri nous livre faveur et générosité après avoir, en 1969, fait connaître, par un ouvrage magistral, l’œuvre dispersée, « errante » de Si Mohand Ou M’hand. Car Mammeri est lui-même du rang des « amousnaw », ces sages humanisent, par le verbe, l’imprévu que les jours apportent.

Les textes rassemblés dans poèmes kabyles anciens sont antérieur à l’œuvre (la plus connu sans doute dans le domaine) de Si Mohand Ou M’hand. Les premières dates du début XVIIIème siècle et le dernier évoque l’insurrection de 1871. Youcef Ou Kaci, Larbi Aït Bedjaoud, Hadj Mokhtar Aït Saïd, Sidi Kala, Ali Amrouche, Mohand Saïd des Aït Melikech, font revivre tour à tour, pour nous, (grâce à l’intercession aussi ingénieuse qu’enthousiaste de Mouloud Mammeri) les facette épiques, politiques, gnomiques et hagiographiques de l’ancienne poésie kabyle, essentiellement intérieure à la destruction coloniale, la poésie des tribus et des cités où le dire était un outil redoutable, au pouvoir quasi-absolu. C’est donc une sorte de poésie des auteurs que nous tenons ici. Nous pénétrons au cœur de cette période où, en Kabylie, le poète jouait un rôle essentiel dans la vie de la cité, ses dires, prenant dimension de sentences sinon d’oracles, excèdent de très loin les limites d’un texte littéraire.

Ces poètes, souvent sans prétention esthétique, qui chantent plus les obsessions communautaires que douleur ou leur aspiration propre, sont comme impérissable dans leur fragilité et leur effacement même. Plus que des artistes, ils se veulent des éléments d’un ensemble, son reflet, son écho et parfois aussi, ses guides et ses arbitres.

C’est pourquoi le temps et les peines qui les accablent, puis les détruisent, les élaborent et les éternisent, faisant d’eux les voix de cette pérennité intérieure, à la fois secrète et ouverte sur le monde qu’elle alimente. Cet «âge d’or» de la poésie populaire subira la première entreprise de démantèlement de la part de la pénétration coloniale. Dépossédée de son rôle social et de sa liberté d’investigation, la poésie allait désormais, se recroquevillant, jusqu’à devenir un propos décoloré à la merci d’un ordre dominant qui la manipule sans ménagement.

La prosodie ne survivra que dans le répertoire chaque jour plus menacer par la détérioration et l’amnésie de quelques poètes ambulants, souvent de seconde zone, dans cet espace culturel devenu, pour reprendre une expression de Michel de Certeau, « des folklores aux frontières d’une empire », Il n’est que de voir comment, à travers, toute l’Algérie, la police coloniale traquait ces diseurs populaires, les surveillaient, les fichaient, entravait leur déplacements afin d’annihiler leur influence.

Mais Mammeri nous parle essentiellement d’une autre époque, où la poésie échappait à la fois aux cadastres et aux fichiers de police.

C’était une poésie libre et altière mais qui n’est pas dénuée de désarroi et de tiraillements, car l’homme, investi d’une mission, connaît le poids de la solitude et le vertige des auteurs. La considération du groupe ne suffit pas à alléger les inquiétudes et les insomnies propres à tout vigile. Nul, mieux que lui, ne connaît la charge excédante des jours et cette poussière sans consistance qui seule reste de leurs mirages et de leurs douceurs passagères. Hadja Mokhtar Aït Saïd a bien exprimé les tourments et la lassitude de l’éclaireur qui accueille chaque aube les yeux ouverts :

Peut-être est-ce malédiction paternelle que mon lot soit les discours nocturnes.
Vienne la nuit tous.
Dorment en paix
Bien ou mal couverts
Fort moi à qui les pensées pèsent
A n’en pouvoir mais !

Il convient de saluer le travail énorme de Mouloud Mammeri, son objectivité et la perspicacité de ses analyses. Ce travail, ajouté à l’exhumation de Si Mohand et à la consignation des dernières Ahellils que les sables de l’oubli commencent déjà à couvrir, fait date dans l’inventaire du patrimoine maghrébin.

Adel

J’ai eu beau tourner et retourner la question dans tous les sens, la seule protection que j’aie pu trouver afin de ne pas tomber dans le piège de ceux qui, inconsciemment parfois, projettent sur la société leurs propres rêves et désirs, qui peuvent être légitimes mais sont loin de la réalité – qu’ils soient islamistes ou modernistes – c’est de toujours revenir à la culture populaire non polluée par toutes les formes d’extrémisme.

Si on est mû par l’amour de soi et non par la haine de l’autre, on peut vivre avec l’autre et le respecter, tout en s’aimant soi-même. On peut aimer l’islam et la langue arabe ou kabyle, sans haïr le chrétien. Tout être humain se doit d’aimer et chérir ses parents. Cela ne signifie pas pour autant qu’il haïsse les parents des autres. Par respect et attachement à la mémoire de ses parents, il se doit aussi d’aimer la langue et la culture (au sens large, incluant la composante religieuse) qu’il a héritée de ses parents. Même s’il y a parfois certains aspects de cette culture qui lui paraissent désuets, il n’a pas le droit de la rejeter en bloc, s’il ne veut pas se renier totalement. Il me semble que même si on ne pratique par les rites de l’islam, on n’a pas le droit de le critiquer en tant que substratum de notre culture. Perdre sa culture, c’est perdre ses parents deux fois et se retrouver nu et seul au monde. Il faudra beaucoup de temps pour se trouver de nouveaux habits.

Laissons l’amour nous guider et non pas la haine et nous garderons l’estime de nous-mêmes sans pour autant rejeter l’autre, qui a lui aussi le droit de chérir sa culture et sa religion. Bien entendu, le sommet de la sagesse, c’est d’aimer l’autre dans toute sa différence. Nous en sommes encore loin. Commençons par ne plus le haïr, ce sera déjà un grand pas en avant.

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Mouloud Mammeri, écrivain et anthropologue algérien d’expression française,  est  né le 28 décembre 1917 à  Taourirt Mimoune en Haute Kabylie. Il a fait ses études primaires dans son village natal. Cependant,  en 1928, il part vivre chez son oncle à Rabat «Maroc », où ce dernier était alors le précepteur de Mohammed V. Quatre ans après, il revient à Alger et poursuit ses études au lycée Bugeaud (actuel lycée Emir Abdelkader, à Bab-El-Oued, Alger). Il part ensuite au lycée Louis le Grand, à Paris, en ayant l’intention de rentrer à l’école normale supérieure. Il a été mobilisé  en 1931 et libéré en octobre 1940.  Plus tard, Mouloud Mammeri s’inscrit à la faculté des Lettres d’Alger. Il est également remobilisé en 1942 après le débarquement américain, il participe aux campagnes d’Italie et de  la France.  À la fin de la guerre, il avait préparé à Paris un concours de professorat de Lettres et rentre en Algérie en septembre 1947. Il enseigne à Médéa puis à Ben Aknoun  et publie son premier roman, La Colline oubliée en1952. Et puis sous la pression des événements il doit quitter Alger en 1957. De1957à 1962, Mouloud Mammeri reste au Maroc et rejoint l’Algérie au lendemain de son indépendance. De 1965 à 1972, il enseigne la langue berbère  à l’université dans le cadre de la section d’ethnologie, la chaire de Berbère ayant été supprimée en 1962. Il n’assure des cours dans cette langue qu’au gré des autorisations, animant bénévolement des cours jusqu’en 1973 tandis que certaines matières telles l’ethnologie et l’anthropologie jugées sciences coloniales doivent disparaître des enseignements universitaires.

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