UN AVIS JALOUX…sur un gros tas de sable.

Un gros tas de sable nommé Qatar

Serge Enderlin

Des Qataris «en balade» dans leur désert. Sous leurs pieds gisent les troisièmes réserves de gaz du monde, après celles de la Russie et de l’Iran. (Corbis)

L’émirat du Golfe accueillera la Coupe du monde de football en 2022, ce qui a surpris tout le monde. Sauf l’émir, qui assure, grâce à son chéquier, la notoriété croissante de sa micro-péninsule où règnent l’ordre et le luxe

C’était à l’été 1995. Cheikh Khalifa al-Thani prenait le frais à Monaco. Il peut faire chaud en été sur la Côte d’Azur, mais, comparé à la fournaise de Doha, que du bonheur. Seulement il n’aurait pas dû parce que, à la maison, le fils s’ennuyait ferme dans la capitale, qui n’était pas encore la forêt de tours qu’elle est aujourd’hui. Un fax au palace monégasque, et il devenait émir à la place de son géniteur. En langage diplomatique, un coup d’Etat. En pratique qatarie, une affaire de famille rondement menée.

En quinze ans, Cheikh Hamad bin Khalifa al-Thani a donc propulsé son minuscule territoire (11 400 km2) au firmament de la scène mondiale. On murmure qu’il y a de l’eau dans le gaz à la FIFA, il y a surtout beaucoup de gaz sous l’eau, au Qatar. Les troisièmes réserves du monde après celles de la Russie et de l’Iran, le voisin, de l’autre côté du Golfe. A Doha, on appelle ce gisement North Field. A Téhéran, South Pars. C’est en effet le même, et si les deux Etats entretiennent officiellement les meilleures relations du monde, on ne sait jamais comment les choses peuvent tourner au pays des ayatollahs. Tout ça pour dire que la zone est hautement sismique, en tout cas au sens figuré.

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Pourtant, riche de son gaz naturel, qu’il liquéfie pour l’exporter aux quatre vents sur de gigantesques méthaniers, l’émir a su, depuis une décennie, s’acheter une jolie réputation planétaire, qui grandit au fur et à mesure de son réseau d’amitiés huilées par les pétrodollars. Voici un Etat arabe, à défaut d’être arable, qui entretient des relations franches et saines avec le Hamas, le Hezbollah, Ahmadinejad et les bribes éparses de la guérilla islamiste tchétchène. Mais aussi avec les Etats-Unis qui y disposent, à Al-Udeïd, en plein désert, d’une grande base militaire (le Centcom) d’où ils pilotent leurs opérations en Irak et en Afghanistan.

Mais aussi avec la France officielle, de gauche et de droite, régulièrement invitée à des agapes somptueuses dans les palais de Doha, où l’on parle démocratie, droits de l’homme et réformes politiques. Des progrès indispensables, selon l’émir, dans tous les pays de la planète qui n’ont pas la chance de pratiquer la démocratie parlementaire. Partout sauf au Qatar, où l’on ne vote pas, malgré des promesses réitérées chaque année. Il est vrai que la liberté d’opinion n’aurait pas grand sens dans ce pays, où un dixième seulement des 900 000 habitants sont des ressortissants nationaux, l’écrasante majorité des autres, en provenance du sous-continent indien, se contentant d’ériger des buildings somptueux dans des conditions de travail épouvantables.

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2 réflexions sur “UN AVIS JALOUX…sur un gros tas de sable.

  1. Ce gros tas de sable est toujours nommé Qatar

    Aux dernières nouvelles, la situation s’améliore un peu pour eux: après qu’on leur a confisqué leur passeport à l’arrivée, et proposé un contrat de travail inique, ils n’avaient pour seule perspective que de marner comme des esclaves. Désormais, ils ont le droit de se plaindre quand leur salaire n’a pas été payé depuis trois mois. Ce sont ces hommes qui construiront les stades climatisés dans lesquels s’ébroueront les équipes qualifiées en 2022.

    Il y a quelques années, lors d’un énième passage à Doha, nous ­avions parlé à l’une de ces fourmis humaines, qui s’affairait dans un gigantesque trou – un shopping mall en construction.

    – Il fait chaud, non?

    – Aujourd’hui ça va, seulement 42 degrés, avait répondu l’homme, à l’état liquide.

    – C’est toujours comme ça?

    – Non, en juin-juillet, ça peut monter jusqu’à 50.

    – Pourtant, il existe une loi qui stipule que, au-delà de 46 degrés, tout travail à l’extérieur est prohibé…

    – Oui, avait-il dit. Mais ici, les thermomètres s’arrêtent à 45 degrés.

    Voilà pour la vie à l’extérieur. Celle à l’intérieur, sous cloche, ne concerne que la minorité qatarie, et les «experts», les expats’ blancs qui attestent, chaque jour, de la durabilité du miracle qatari. Taux de croissance exceptionnel, perspectives radieuses. Jamais, dans l’histoire de l’homme, un peuple n’a été aussi riche. En comptabilisant les réserves de gaz, et en les valorisant à 90 dollars par baril équivalent pétrole (le cours actuel), puis en les divisant par le nombre d’habitants, chaque Qatari «pèse» 11 millions de dollars à la naissance. Mais on ne divise pas. L’argent reste en famille, chez les Al-Thani. Qui en font bon usage, puisque le fonds souverain du pays, le Qatar Investment Authority (QIA), dispose de près de 100 milliards de dollars de cash, et ce ne sont là que les réserves déclarées. Une manne qui a, par exemple, permis à nos «amis du Qatar» de sauver le Credit Suisse et la Barclays Bank pendant la crise financière de l’automne 2008.

    Voilà donc un pays pratique, un pays sur lequel on peut toujours compter en cas de coup dur. C’est ce qui a dû rassurer la FIFA. Les chantiers des stades n’auront aucun retard: le sort de millions de familles pauvres, en Inde, au Bangladesh et au Pakistan, en dépend.
    (même source)

  2. Un gros tas de sable nommé Qatar (il n’a pas encore changé de nom)

    Maintenant, on peut toujours gloser sur les carences de la liberté de la presse (basée à Doha, Al-Jazira décoche ses flèches sur l’ensemble du monde arabe sauf sur le Qatar), le fait est là: les largesses de l’émir profitent à tellement d’intérêts contradictoires aux quatre coins du globe que plus personne n’est capable de développer un discours critique cohérent sur les manquements supposés de l’émirat à tel ou tel principe de bonne gouvernance élémentaire. Cynisme, oui. Hypocrisie, totale. La loi des relations internationales, en somme.

    Ce n’est pas le moindre des mérites de Cheikh Hamad que d’avoir pris les Occidentaux à leur propre piège.

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