ON S’ECRIT ( LE CRI DU COEUR)

Anonyme

26 octobre, 2010 | 15:49

Lettre à mon jeune frère « harrag » ( Emigré clandestin )

Cher frère Rafik,

Après avoir réussi à survivre à l’enfer de la décennie rouge ( 1990-2000 ) qui, à cause d’une lutte pour le pouvoir, acharnée et sanglante, a vu le pays se vider de ses forces vives et perdre une grande partie de ses cadres compétents, assassinés ou exilés et de ses infrastructures économiques, industrielles, administratives, éducatives, sociales et médicales, tu es parti, un jour d’été de l’an 2000, avec pour seuls bagages le costume neuf et les 500 000 dinars, laborieusement épargnés durant plus de dix années d’emplois, les uns plus précaires que les autres et qui devaient servir à ton mariage avec ta cousine Ratiba, qui a rejoint le lot des centaines de milliers de jeunes filles algériennes restées célibataires malgré elles.

L’exil ou le chômage

Pour entamer une nouvelle page dans le cahier de ta vie, à l’aube d’un siècle et d’un millénaire nouveaux, tu as opté pour l’exil et ses mirages.
C’est ton choix. Nous le respectons même si nous ne l’approuvons pas.
Tu as toutefois la bénédiction de notre mère et si notre père était encore de ce monde, il t’aurait certainement accordé la sienne, bien sûr après quelques récriminations judicieuses, dont lui seul a le secret.

A chaque fois que je relis la lettre dans laquelle tu nous as décrit, de manière détaillée, ta périlleuse traversée de la Méditerranée, dans les cales du Tarek Ibn Ziad, à destination d’Alicante ( Espagne ), j’ai la chair de poule et les larmes aux yeux.

Nous ne cessons de remercier Dieu de t’avoir épargné le sort malheureux que des centaines de nos jeunes ont, hélas, connu sur ces « itinéraires de la mort » exploités par des trafiquants sans foi ni loi.

Ironie du sort, comme tu le sais bien, c’est Tarek Ibn Ziad, un enfant du pays, qui a, il y a plus de treize siècles, conduit la flotte qui a conquis l’Andalousie voisine, qui abrite des fleurons de la civilisation arabo-musulmane et qui a vu naître quelques uns de ses représentants les plus illustres.

Pour l’instant, à presque quarante ans, tu continues à vivre de petits boulots et tu comptes régulariser ta situation administrative dans quelques mois ou quelques années pour pouvoir aspirer à un emploi décent, digne de ton diplôme d’ingénieur électronicien.

Tu commences déjà à te plaindre de la cherté et de la dureté de la vie à Madrid et de la froideur de la société espagnole. Tu n’es pas le seul à le faire.
Les Espagnols, eux-mêmes, ne reconnaissent plus leur bonne vieille société, qui aurait beaucoup perdu de sa générosité et de sa convivialité légendaires.
L’individualisme et l’égoïsme seraient les revers de la médaille du développement économique et industriel que ce pays, dont le niveau de développement n’était pas loin de celui du nôtre, dans les années 1970, a connu depuis sa pleine intégration à la Communauté européenne, au début des années 1980.

Il est vrai que le progrès est un monstre froid, qui avance indifférent aux souffrances des uns et des autres, dont il broie indistinctement les destins.

Comme après les deux Guerres Mondiales, les jeunes travailleurs immigrés constituent toujours la chair et le sang du développement des pays occidentaux.
Ils ne doivent pas perdre de vue la règle suivante : tant que les économies, qui utilisent leurs bras et leurs cerveaux, ont besoin de leur force de travail et de leurs compétences, elles feront recours à eux et fermeront les yeux sur « l’irrégularité » de leur situation administrative.
A qualifications égales, leurs salaires et leurs droits sont cependant inférieurs à ceux des nationaux de ces pays et ils ne pourront rien faire contre cette discrimination économique et sociale. S’ils osent protester ou revendiquer leurs droits ils sont souvent déclarés « persona non grata » et expulsés manu militari vers leurs pays d’origine.
Nos ambassades et nos consulats doivent exercer pleinement leurs prérogatives diplomatiques et consulaires de représentation et de protection pour défendre les intérêts de nos ressortissants régulièrement ou irrégulièrement installés dans les pays d’accueil contre ce genre d’abus inadmissibles.

Sachant donc que ton séjour dans ces pays est limité dans le temps car, quel que soit ta bonne volonté et le poste que tu occuperas, vers la cinquantaine, au plus tard, ton employeur, sous un prétexte ou un autre, te révoquera pour embaucher un autre immigré, flambant neuf, généralement en situation irrégulière et plus jeune que toi, tu devras donc mettre à profit ta présence dans ce pays pour bien te former professionnellement et épargner le maximum d’argent pour t’assurer une retraite décente lorsque tu retourneras en Algérie.

Comme tu le sais, après avoir retrouvé progressivement la paix et la sécurité, notre pays commence à se redresser politiquement, économiquement et socialement.
En effet, il a enregistré, ces dernières années des résultats macro-économiques que beaucoup de pays en développement nous envient, même si la société algérienne continue à souffrir encore de nombreux maux et fléaux sociaux comme le chômage endémique, la bureaucratie et son corollaire la corruption, le trafic de drogue et le phénomène des harragas ( émigrés clandestins) notamment, qui enregistrent, ces dernières années, une expansion dangereuse pour la cohésion sociale, malmenée par plus d’une décennie de terrorisme barbare.

Pourtant, au summum de la crise et alors que nos voisins du Nord de la Méditerranée notamment se préparaient, avec l’aide de l’OTAN, à accueillir des « boats people » en provenance de notre pays, annoncés par des médias et des ONG malveillants, le peuple algérien était resté digne et avait préféré faire face vaillamment au terrorisme islamiste que de fuir massivement le pays comme l’ont fait d’autres peuples, ailleurs.

Sa longue et riche Histoire lui a souvent permis d’amortir les chocs qu’il a subis au fil des siècles et, qui ont profondément façonné la nation algérienne plurimillénaire.

Des origines lointaines

En effet, quels que soient les problèmes auxquels notre pays fait face, nous ne devons pas perdre de vue que nous sommes les descendants, les héritiers les dépositaires d’une histoire fabuleuse que nous devons, à l’intérieur et à l’extérieur du pays, protéger contre la perversion, l’oubli, l’ignorance, la manipulation et la dilapidation.

Toi, qui es féru d’Histoire et de Géographie, tu sais que les paléontologues considèrent notre pays comme un des berceaux de l’humanité. Selon un document de la bibliothèque du Congrès américain, les restes d’hominidés trouvés à Aïn El Hnach, Wilaya de Saïda, remontent à plus de deux cent mille ans. L’une des plus anciennes présences humaines sur la planète Terre, prouvées à ce jour.
Les ossements et les différents vestiges, qui gisent aux quatre coins de notre pays, ainsi que les outils, armes et gravures rupestres découverts ici et là confortent cette thèse.

Les habitants originels de la partie centrale de l’Afrique du Nord, les Berbères, ont subi depuis la nuit des temps des invasions de forces étrangères attirées par la richesse et la beauté légendaire du pays.

Sans aucun doute, l’invasion française, présentée comme ayant une « mission civilisatrice », alors qu’elle ne constituait qu’un « hold up » sur les richesses de la Régence d’Alger ( voir le livre de Pierre Péan, à ce sujet ), qui était autant, sinon mieux évoluée, sur les plans agricole, économique, social et urbanistique que la France de l’époque, minée par les différentes crises qu’elle a connues, à la fin du XVIIIième et au début du XIXième siècle, était de loin la plus sanglante, avec les nombreux massacres, pillages, enfumades, tentatives d’extermination et de déracinement des populations locales et leur bétail et l’accaparement par les colons de leurs riches prairies, vergers et champs de blé, qui avaient permis à la France féodale de faire face à des famines cycliques, qui avaient décimé des villages entiers.

Le rayonnement des différentes dynasties constituées par nos ancêtres a, à leur apogée, dépassé leurs frontières pour s’étendre aux voisins de l’Est et de l’Ouest ainsi qu’au Nord et au Sud de la Méditerranée.
Des villes côtières de pays du Nord de l’Europe, le Sud de l’Espagne, le Sud du Portugal, le Pays Basque espagnol, Malte, la Sicile et la Sardaigne, entre autres, ont été à un moment donné de leur histoire occupés partiellement ou entièrement, par des troupes venues à bord de vaisseaux, qui avaient appareillé de nos différents ports. Ces vaisseaux n’avaient rien à voir avec les embarcations de fortune utilisés aujourd’hui par nos harragas pour se lancer, à leur tour, à la « conquête » des côtes ibériques ou italiennes.

Pour oublier de temps en temps ta ghorba ( solitude de l’immigré ), tu dois te rappeler que cette terre, dont tu portes l’humus et dont les côtes, les plaines, les vallées, les oueds, les lacs, les collines et les montagnes verdoyantes, les hauts plateaux austères, le Sahara, ses oasis et ses ksours, les cavernes et le sous-sol regorgent non seulement de ressources naturelles précieuses mais aussi d’Histoire, a vu naître et disparaître des hommes et des dynasties qui, ont donné, entre autres, à l’Egypte des pharaons et sa capitale Le Caire, à la Numidie Massinissa, à Rome un Empereur, à l’Islam Tarik Ibn Ziad et les autres chevaliers de la foi et inspiré à Saint Augustin, Appulée de Madaure, Ibn Khaldoun, Cervantès, Hamdan Khodja, Moufdhi Zakaria, Bennabi, Camus, Assia Djebbar et les autres, leurs meilleures œuvres.

Comme tu le sais peu de pays peuvent se targuer de renfermer à la fois les gravures rupestres du Tassili, les ruines romaines de Tipasa, Timgad, Djemila, Tebessa, Lambèse, entre autres ( plus de 500 sites de ce genre ont été inventoriés par l’Unesco, à travers tout le territoire national ), les balcons du Rouffi, les ponts suspendus de l’Antique Cirta, les dolmens de Frenda, la Kalaa ( Fort ) de Beni Salama où Aderrahman Ibn Khaldoun a écrit la Muqqadima ( les Prolégomènes ) de son « Histoire Universelle », entre 1374 et 1379, le Fort de Cervantès, à Alger, où le génial soldat-écrivain espagnol Miguel de Cervantès Saavedra avait imaginé la trame de son roman-culte « Don Quichote », lors de sa captivité dans ce fort, de 1575 à 1580, le Tombeau d’ Imadghacen et celui de la Chrétienne, les gorges d’El Kantara, du Rhummel et de Kharrata ainsi que tous les trésors connus ou qui restent à découvrir et la diversité biologique, géographique, géologique, la faune et la flore de notre immense pays.

Il est important de connaître et de bien assimiler ces éléments constitutifs de notre personnalité nationale, à un moment où certains n’hésitent pas à semer le doute sur notre passé prestigieux et sur l’apport de nos ancêtres à la civilisation universelle, pour mieux déraciner nos jeunes et compromettre leur avenir et celui du pays, qui sort de la zone de turbulences où il a été plongé.

http://algeriepolitiqueetsociale.centerblog.ne

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